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NATHANIEL HAWTHORNE

Nathaniel Hawthorne naît à Salem (Massachusetts, USA) en 1804. Il passe ses premières années dans une maison hantée. Puis, soudain, disparaît, se terre douze ans dans le giron de sa mère. Sa rencontre avec Sophie Peabody, qu’il épousera sur le tard — à trente-huit ans, il sera encore vierge — au sortir de cette réclusion, l’incite à renouer avec le monde. Il entre aux douanes de Boston. Nommé consul à Liverpool en 1855, grâce à Franklin Pierce, camarade d’études devenu Président des Etats-Unis, il découvre l’Europe.

Il mourra aux Etats-Unis en 1864, sans doute de mort volontaire.

" Comment l’Amérique, son ingrate patrie, ne reconnaît-elle pas l’un des premiers géants de sa littérature ? [...] Pourquoi cette méconnaissance ? En premier lieu, la vie d’Hawthorne, qui, moins turbulente que celle de ses contemporains Mark Twain ou Herman Melville, ne prête guère à légende. D’autant qu’aux époques post-révolutionnaires, ce n’est pas une tendance bien vue que d’être chrétien. [...] Mais comment aurait-il pu plaire aux Puritains sectaires de la Nouvelle Angleterre [...] dont il dénonçait incessamment la dureté et l’étroitesse d’esprit ? "

On lira avec intérêt la courte biographie de Nathaniel Hawthorne que Julien Green lui a consacrée. De celui qui écrivait, en 1860, à propos de ses rêves : " Mes visions sont beaucoup plus nettes dans le crépusculaire éclat du feu qu’à la lumière du jour ou d’une lampe ... ", je vous livre — textes que j’ai traduits — une nouvelle, L’Holocauste de la Terre et un extrait de Wakefield.

Jacky Ferjault
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L’HOLOCAUSTE DE LA TERRE
par Nathaniel Hawthorne

Un beau jour — que ce soit dans le passé ou dans le futur importe peu —, le monde se trouvait, ou se trouvera, globalement si accablé, par une accumulation et donc un trop-plein d’absurdités, que ses habitants étaient, ou seront, déterminés à se délivrer eux-mêmes par un feu de joie général.

Le lieu fixé, avec l’accord des Compagnies d’assurances, comme point convergent de tout le globe, fut l’une de ces grandes prairies de l’Ouest, là où aucune habitation ne serait endommagée par les flammes, et où un très grand nombre de spectateurs pourraient jouir du spectacle dans les meilleures conditions. Ayant un goût pour ce genre de choses, et imaginant que l’illumination causée par le feu pourrait révéler quelque profondeur de vérité morale, amoncelée et cachée dans la brume ou l’obscurité, je trouvai opportun d’y aller et d’y assister. Lorsque j’arrivai, et bien que l’entassement des rebuts soit encore relativement infime, le feu était déjà significatif. Au milieu de cette plaine sans limites, à la nuit tombante, il y avait un rayonnement visible, comme une étoile au loin dans le firmament ; personne à ce moment n’aurait pu concevoir l’intensité du brasier qui allait suivre. A cet instant arrivèrent des voyageurs, à pied, des femmes tenant leurs tabliers, des hommes à cheval, des gens avec des brouettes pleines de bagages, et d’autres véhicules, grands et petits, et de jeunes hommes qui avaient estimé que les choses qu’ils portaient n’étaient bonnes qu’à brûler.

— Qu’avez-vous utilisé pour allumer le feu ? demandai-je à un quidam ; je désirais en effet connaître tout le processus de l’affaire, du début à la fin.

Celui auquel je m’adressais était un homme à la mine grave, d’une cinquantaine d’années, venu là en spectateur ; et j’avais senti aussitôt qu’il avait soupesé la véritable valeur de l’existence et de ses actes, et que par là-même je serai intéressé par le jugement qu’il allait porter, quel qu’il soit. Avant de me répondre, il me dévisagea, à la lueur avivée du feu.

— Oh, des combustibles très secs, répliqua-t-il, et tout à fait adéquats — pas autre chose, en fait, que les journaux d’hier, que les magazines du mois dernier, et quelques autres feuillets fanés de l’an passé. Puis, par là-dessus, une camelote vieillotte qui a pris feu comme de l’étoupe.

Tandis qu’il parlait, quelques hommes à la face rougeaude s’avancèrent près du feu, et y jetèrent les écussons et les devises de familles illustres ; des généalogies — rais lumineux dans le brouillard des époques obscures —avec des jarretières, des étoiles, et des colliers travaillés. Chacun de ses dérisoires colifichets — c’est du moins ce qui apparaissait à un œil non averti — avait eu par le passé une grande signification, et était encore considéré, matériellement ou moralement, comme le plus précieux des objets, par les adorateurs d’un passé somptueux. Mêlés à cet entassement brouillon, d’innombrables écussons de chevalerie étaient lancés à pleins bras dans les flammes, dont ceux de tous les souverains d’Europe, et les décorations de la Légion d’Honneur napoléonienne, dont les rubans étaient enchevêtrés avec ceux de l’Ordre ancien de St-Louis. Il y avait là également les médailles de notre société de Cincinnati, par lesquelles, comme le dit l’Histoire, un Ordre héréditaire de chevalerie fut sur le point de se constituer hors les dompteurs de rois de la Révolution. Et, tout à côté se trouvaient les lettres de notabilité des comtes et des barons allemands, des grands d’Espagne, et des pairs d’Angleterre, depuis les titres vermoulus signés par Guillaume le Conquérant jusqu’aux parchemins flambant neuf des derniers Lords, qui ont reçu les honneurs de la main royale de la reine Victoria.

A la vision de ces épaisses volutes de fumée, mêlées aux langues vivaces des flammes qui jaillissaient et tournoyaient, issus de cet amoncellement de distinctions terrestres, la foule des plébéiens poussa un cri de joie, et ils applaudirent avec un telle force que l’écho la prolongea. C’était le temps de son triomphe, après de si longues années, sur des créatures faites de la même glaise et aux mêmes infirmités spirituelles, qui osaient s’en prendre aux privilèges induits par la meilleure dévotion qui soit pour le Ciel. Et un homme aux cheveux grisonnants, à la présence imposante, et qui portait un manteau dont une étoile, ou une décoration de haut rang, semblait avoir été arrachée, se précipita alors vers le brasier. Son visage ne reflétait pas de marques d’intelligence ; et il avait là l’attitude — la dignité accoutumée et presque native — de celui qui est né avec l’idée de sa propre supériorité sociale, et qui ne l’a jamais, jusqu’au moment présent, remise en question.

— Messieurs, criait-il en regardant fixement les ruines de ce qui était le plus cher à ses yeux, avec douleur et stupeur mais néanmoins avec dignité, messieurs, qu’avez-vous fait ! Dans ce feu se consume tout ce qui vous a fait devancé la barbarie, ou tout au moins tout ce qui aurait pu prévenir votre rechute. Nous autres — hommes des classes privilégiées — étions ceux qui conservions vivants, de génération en génération, le vieil esprit de la chevalerie, la pensée courtoise et généreuse, l’existence la plus noble, la plus parfaite, la plus délicate et la plus raffinée ! Avec les nobles, vous rejetez le poète, le peintre, le sculpteur — tous les beaux-arts ; car vous êtiez leur mécènes et créiez l’atmosphère à l’intérieur de laquelle ils s’épanouissaient. En abolissant les augustes distinctions de rang, la société perd non seulement sa grâce, mais aussi sa continuité. "

Il en aurait sans doute dit beaucoup plus ; mais il fut submergé par un vigoureux tollé, méprisant et indigné, qui engloutit l’intermède du noble déchu ; jetant un regard désespéré à ses propres quartiers de noblesse à moitié brûlés, il se perdit dans la foule, tout content d’y trouver refuge en s’apercevant de sa nouvelle insignifiance.

— Remercions les cieux pour n’avoir pas été englouti dans le même brasier ! lança une figure frustre, en poussant avec mépris les braises du pied. Et désormais aucun homme n’osera montrer un parchemin moisi pour en traiter un autre de haut ! S’il a force d’âme, très bien ; c’est une forme de supériorité. S’il possède sagesse et esprit, courage, force de caractère, laissons ces traits faire pour lui ce qu’ils pourront. Mais, à partir de ce jour, aucun mortel ne doit espérer place et considération en comptant sur les os vermoulus de ces ancêtres ! C’en est fini de ce non-sens.

— Et, remarqua le quidam au visage grave à côté de moi — à voix basse cependant — si aucun non-sens plus aigu ne survient en son temps. Mais de toute façon, cette sorte d’aberration l’a honnêtement déjà quitté.

Ce n’était guère le lieu pour rêver ou moraliser devant ce tas de braises respectables, car, avant que tout fut à moitié consumé, d’autres arrivèrent en foule d’au delà des mers, qui portaient les robes pourpres de la royauté, et les couronnes, les globes, et les sceptres des empereurs et des rois. Tout cela avait été condamné comme babioles inutiles ; des jouets, au mieux, pour la petite enfance du monde, ou des badines pour gouverner et châtier, mais avec lesquelles l’universel âge d’homme, dans la pleine force de l’âge, ne pouvait tolérer plus longtemps d’être insulté. Tout aussi méprisés étaient les insignes royaux maintenant déchus, les couronnes dorées et les robes clinquantes des acteurs qui jouaient les rôles de rois du Dury Lane Theatre, qui venaient d’être jetés avec le reste, sans doute pour se moquer des monarques frères du grand théâtre du monde. C’était chose étrange que d’apercevoir les joyaux de la Couronne d’Angleterre, rougeoyants au milieu des flammes. Certains avaient brillé à l’époque des princes saxons ; d’autres avaient été acquis avec de grosses sommes, ou, par chance, prélevés sur les fronts morts des potentats de l’Hindoustan ; et tout cela brûlait maintenant avec des éclats de feu, comme si une étoile était tombée là, et s’était brisée en morceaux. La splendeur de la monarchie ruinée ne brillait d’aucun éclat, sauf dans ces inestimables pierres précieuses. Mais assez sur ce sujet ! Ce serait ennuyeux de décrire comment le manteau de l’Empereur d’Autriche fut transformé en amadou, et comment les piliers et les pieds du trône de France furent réduits en un tas calciné, dont il fut impossible de distinguer un bois d’un autre. Ajoutons, toutefois, que j’avais remarqué un Polonais en exil ranimant le feu avec le sceptre du Tsar de Russie, qu’il jeta peu après dans les flammes.

— L’odeur de vêtements brûlés est intolérable, observa ma nouvelle connaissance, alors que la brise nous enveloppait de la fumée issue de la royale garde-robe. Mettons-nous au vent, et voyons ce que nous pouvons faire de l’autre côté du feu.

Nous fîmes donc le tour, et arrivâmes juste à temps pour assister à l’arrivée d’une imposante procession de ‘Washingtoniens’ — comme les nomment aujourd’hui les chauds partisans de la modération —. Ils étaient accompagnés de disciples irlandais du père Mathieu, ce grand apôtre, à leur tête. Ils apportèrent au brasier une riche contribution : rien moins que les tonneaux et les fûts de l’alcool mondial, qu’ils faisaient rouler devant eux à travers la prairie.

— Maintenant, mes enfants, cria le Père Mathieu, lorsqu’ils atteignirent le feu, un pas de plus, et le travail est accompli ! Puis éloignez-vous et voyez ce que fait Satan de son alcool !

Sur quoi, après avoir installé ses pièces de bois dans les flammes, la procession se tint à bonne distance, et put bientôt voir un foyer qui atteignit les nuages et menaça le ciel lui-même. Cela aurait pu se faire, car il y avait là l’intégralité des stocks mondiaux d’alcool qui, au lieu d’allumer un éclat frénétique dans les yeux des picoleurs, s’élevaient avec une extraordinaire intensité qui alarma le genre humain. C’était l’ensemble du redoutable autodafé qui aurait en d’autre temps brûlé le cœur de millions de gens. Au lieu de ça, les innombrables bouteilles de vin précieux étaient plongées dans le brûlot, qui dévorait leurs contenus comme s’il l’adorait, en le lappant, à l’instar des ivrognes, à grands traits joyeux et féroces. Jamais la soif du démon du feu n’aura été ainsi assouvie ! Il y avait là les trésors des bons vivants célèbres — des alcools transportés par mer, et mûris au soleil, puis amassés depuis longtemps dans les replis de la terre — une claie complète de Tokay — le tout perpétuant le brasier. Et alors que celui-ci se transformait en une gigantesque flèche, la foule poussa un cri, comme si la terre toute entière exprimait sa délivrance de la malédiction des âges.

Mais la joie n’était pas universelle. Beaucoup étaient d’avis que l’existence serait plus sombre que jamais, après la fin de cette brève illumination. Tandis que les réformateurs étaient à l’œuvre, de nombreux gentlemen au nez rose et aux chaussures goutteuses murmuraient des vitupérations, et un quidam digne et déguenillé, dont la face ressemblait au cœur du foyer, se mit à exprimer hardiment et ouvertement son mécontentement.

— A quoi ce monde servira-t-il, dit le Dernier Poivrot, puisque nous ne pourrons plus être gais ? Qu’y aura-t-il pour réconforter le pauvre homme dans sa douleur et sa perplexité ? Comment gardera-t-il le cœur chaud malgré les vents froids de cette sombre terre ? Et que vous proposez-vous de lui donner comme consolation de ce que vous lui avez pris ? Comment ses vieux amis pourront-ils s’asseoir avec lui près de la cheminée, sans un joyeux verre à portée de la main ? La peste soit de votre réforme ! C’est un monde de tristesse, de froidure, un monde égoïste, un monde ignoble, comme l’existence de l’honnête homme ici-bas, maintenant que la saine amitié s’en est allée à jamais !

Cette harangue suscita une grande allégresse parmi les badauds. Mais, eu égard à l’absurdité de son point de vue, je ne pouvais acquiescer à la triste condition du Dernier Poivrot, dont les compères s’étaient éloignés, laissant le pauvre hère sans personne pour l’approuver lorsqu’il siroterait son alcool, et d’ailleurs, sans alcool à siroter. Encore que ce ne fut pas le cas, car je l’avais vu, à un certain moment, subtiliser une bouteille de cognac à quarante-cinq degrés tombée à côté du feu, et l’enfouir dans sa poche;

Les alcools étant ainsi anéantis, le zèle des réformateurs les amena à alimenter le brasier avec les boîtes de thé et les sacs de café. Arrivèrent donc les planteurs de Virginie, avec leurs récoltes de tabac. Ils échafaudèrent leur tas d’inutilité, qui s’apparentait au flanc d’une montagne, et encensèrent l’atmosphère avec un parfum si puissant que nous crûmes ne plus jamais pouvoir posséder une haleine fraîche. Ce sacrifice parut alarmer les amoureux des mauvaises herbes, plus que tout ce à quoi ils avaient assisté jusque là.

— Eh bien, ils ont rendu ma pipe hors d’usage, dit un vieux gentilhomme, en la jetant dans les flammes avec mauvaise humeur. Que va devenir le monde ? Tout ce qui fait la richesse et le sel de la vie — le piment de l’existence — est désormais condamné comme inutile. Maintenant qu’ils ont relancé le brasier, si ces idiots de réformateurs voulaient eux-mêmes s’y jeter, c’est ce qui pourrait arriver de mieux !

— Patience, répondit un loyal conservateur. Cela finira par arriver. Ils nous immoleront d’abord, puis s’immoleront ensuite.

En considérant ces mesures globales et systématiques de réforme, j’en vins à penser aux contributions individuelles au bûcher. Il y eut beaucoup de cas assez plaisants. Un pauvre type jeta sa bourse vide, un autre une liasse de billets de banque contrefaits ou insolvables. D’accortes dames jetèrent leurs bonnets de la saison passée, avec des fatras de rubans, de dentelles jaunies, et autres chapeaux usagés, qui alimentèrent le feu de façon très éphémère, à l’instar de leur mode. Une foule d’amoureux des deux sexes — domestiques ou célibataires esseulées, et couples mutuellement lassés — jetèrent des paquets de lettres parfumées et de sonnets énamourés. Un politicien battu , privé de pain à la suite de la perte de son job, jeta son dentier ; c’est là qu’on s’aperçut que ses dents étaient fausses. Le Révérend Sydney Smith — qui avait traversé l’Atlantique à cette seule fin — se présenta près du brasier avec un large sourire et y jeta certaines obligations rejetées, conforté à la pensée qu’elles portaient le sceau de l’Etat souverain. Un petit garçon de cinq ans, dans la précoce virilité de l’époque, jeta ses jouets ; un lauréat universitaire, son diplôme ; un pharmacien, ruiné par la progression de l’homéopathie, tout son stock de médicaments ; un docteur, sa bibliothèque ; un ecclésiastique, ses propres sermons ; et un digne gentleman issu d’une grande école son code de moralité, qu’il avait rédigé à l’intention de la prochaine génération. Une veuve, résolue à un remariage, jeta avec espièglerie la photo de son mari dé cédé. Un jeune homme, plaqué par sa maîtresse, aurait volontiers jeté son propre cœur dans les flammes, mais il ne savait comment l’extirper de sa poitrine. Un écrivain américain, dont le public avait boudé les travaux, jeta au feu sa plume et son papier, et s’employa à des occupations moins sujettes à découragement. Je fus quelque peu effrayé de voir le nombre de dames, hautement respectables en apparence, qui se proposaient de jeter dans les flammes leurs robes et leurs jupons et de s’arroger les habits du sexe opposé, avec ses façons de faire, ses devoirs, ses tâches et ses responsabilités.

Que dire de tout cela ? J’en étais incapable. Mon attention fut soudain attirée par une pauvre fille, abusée et à moitié délirante, qui, en clamant qu’elle était la chose la plus nulle vivante ou morte, tenta de se jeter elle-même dans le brasier, en plein milieu de toutes les absurdités et de tous les naufrages du monde. Un brave homme réussit toutefois à l’y arracher.

— Patience, ma fille ! dit-il, en la tirant du féroce embrasement de l’ange destructeur. Sois patiente et endure la volonté du Ciel. Aussi longtemps que tu posséderas une âme, tout pourra revenir à la pureté originelle. Tous les problèmes et tous les princeps de la bizarrerie humaine ne sont bons à rien d’autre qu’au feu, après avoir vécu. Mais ton jour à toi, c’est l’Eternité !

— Oui, dit la misérable fille, dont la folie semblait s’être muée en un profond découragement, oui ; et la lumière du soleil s’en est allé.

Le bruit courait maintenant parmi les badauds que toutes les armes et les munitions de guerre allaient être jetées au feu, à l’exception du stock mondial de poudre à fusil, qui, méthode plus sûre, avait déjà été jeté à la mer. Cela semblait susciter une grande diversité d’opinions. Le philanthrope plein d’espoir jugeait que c’était là le début du nouveau muillénaire, alors que d’autres, pour lesquels le genre humain n’était qu’une race de bouledogues, prophétisaient que c’était la disparition de la fermeté, de l’ardeur, de la grandeur, de la générosité et de la magnanimité de l’espèce ; ces qualités, affirmaient-ils, requéraient du sang pour exister. Ils se réconfortaient eux-mêmes en estimant que l’abolition proposée de la guerre serait irréalisable le temps qu’il faudrait.

Tel quel, un grand nombre de fusils, dont le tonnerre avait longtemps représenté la voix de la bataille — l’artlllerie de l’Armada, les trains de batteries de Marlborough, et le canon des adversaires, Napoléon et Wellington — furent poussés au milieu du feu. Avec l’apport continuel de combustibles secs, ce dernier s’accrut si intensément que ni le laiton ni le fer ne purent résister. Ce fut merveilleux de voir comment ces terribles instruments de carnage fondirent complètement comme des jouets de cire. Alors les musiques militaires jouèrent des marches triomphales ; les armées de la Terre firent ronfler leurs puissants fourneaux et y jetèrent leurs mousquets et leurs épées. De même, les porte-drapeaux jetèrent un dernier regard à leurs bannières, toutes étoilées des trous des balles, sur lesquelles étaient inscrits les noms des victoires, et, leur accordant de flotter une dernière fois dans la brise, les jetèrent dans les flammes, qui s’en saisirent comme pour faire une course vers le ciel. Ce cérémonial accompli, le monde se retrouva sans une arme à la main, à part, peut-être, les armes et les épées rouillées de quelques vieux rois, et d’autres trophées de la Révolution de quelque armoirie d’Etat. Et les tambours battaient et les trompettes braillaient de concert, prélude à la proclamation de la paix universelle et éternelle, et annonce que la gloire ne serait plus l’apanage du sang ; ce serait désormais la lutte de la race humaine, de calculer pour le plus grand bien de tous ; et cette bienfaisance, dans les annales de la Terre, affirmerait le prix de la valeur. Les bonnes nouvelles seraient annoncées et causeraient d’infinies réjouissances parmi ceux qui s’étaient cantonnés, interloqués, dans l’horreur et l’absurdité de la guerre.

Mais je vis un sinistre sourire passer sur le visage flétri d’un vieux et majestueux chef — de par son visage de guerrier las et son riche habit militaire, il avait peut-être été l’un des célèbres maréchaux de Napoléon — qui, avec le reste de la soldatesque mondiale, venait de jeter au feu son épée qu’il avait portée à son côté durant un demi-siècle.

— Oui, oui ! grogna-t-il. Proclamons ce qui leur plaît ; mais en fin de compte, toute cette folie procurera plus de travail aux armuriers et aux fondeurs de canons.

— Pourquoi, m’exclamais-je avec éronnement, pensez-vous que le genre humain puisse en revenir à l’aube de son passé fou, au point de forger d’autres épées ou de distribuer d’autres canons ?

— Ce ne sera pas nécessaire, dit-il avec un sourire moqueur, l’un de ceux qui n’avait jamais ressenti de bienveillance, ni de foi en ça. Lorsque Caïn a voulu tuer son frère, il n’avait que faire d’une arme.

— Nous verrons, répliqua le vieux commandant. Si je me trompe, tant mieux. Mais, à mon sens — sans prétendre philosopher sur le sujet — la nécessité de la guerre est beaucoup plus profonde que le supposent ces honnêtes gens. Quoi ! Est-ce là le lieu de toutes les insignifiantes disputes des individus, et n’y aura-t-il pas de grand tribunal pour les difficultés d’ordre national ? Le champ de bataille est le seul tribunal où de tels procès peuvent être tentés !

— Vous oubliez, Général, ajoutais-je, que, à cette époque avancée de la civilisation, la Raison et la Philanthropie assemblées constitueront le tribunal voulu.

— Ah, j’avais oublié ça ! dit le vieux combattant en claudiquant.

Le feu était maintenant approvisionné avec des matériaux considérés jusque là plus importants pour le bien-être de la société que les objets de guerre déjà consumés. Un corps de réformateurs avait parcouru tout le globe, en quête des engins que les différentes nations avaient coutume d’employer pour infliger la peine de mort. Un frisson parcourut l’assistance, lorsque ces épouvantables emblèmes furent poussés sur le devant de la scène. Même les flammes semblèrent tout d’abord diminuer d’intensité, enveloppant les engins meurtriers d’une pâle lueur, ce qui suffit à convaincre l’espèce humaine de la grande et mortelle erreur de la Loi. Ces vieux engins de cruauté — ces horribles monstres mécaniques — ces inventions qui semblaient demander bien autre chose que le cœur humain pour leur conception et qui se cachaient dans les recoins obscurs des vieilles prisons, thème de légendes terrifiantes — étaient maintenant offerts à la vue. Les haches des bourreaux, couvertes de sang noble et de rouille, et une grande diversité de cordes qui avaient anéanti le souffle de victimes plébéiennes, étaient jetées dans le feu. Un cri salua l’arrivée de la guillotine, qui fut amenée sur les mêmes roues qui l’avait transportée depuis les rues de Paris souillées de sang. Mais les applaudissements les plus nourris éclatèrent, signifiant l’éloignement des cieux du triomphe de la rédemption de la Terre, lorsque les gibets firent leur apparition. Un type à l’air maladif se rua en avant, et, emboitant le pas aux réformateurs, hurla d’une voix rauque, et tenta de façon brutale et furieuse de contrer leur progression.

Il y eut peut-être un peu d’étonnement lorsque le bourreau fit de son mieux pour excuser et prendre fait et cause pour l’engin qui avait été son gagne-pain, et avec lequel il avait amené plus dignement des individus jusqu’à la mort. Mais cela mérita une mention particulière, à savoir que des hommes de classes très différentes que celles dans lesquelles le monde était capable de croire à la bienveillance de son gardien — se trouvaient adopter le point de vue du bourreau.

— Demeurez, mon frère ! cria l’un d’eux. Vous êtes trompés par une fausse philanthropie ! Vous ne savez pas ce que vous faîtes. Les potences sont des outils du ciel ; retirez-les avec respect et installez-les là où elles étaient. Le monde ne tombera pas de sitôt en ruine et en désolation !

— En avant, en avant ! cria un des meneurs de la réforme. Dans les flammes avec les instruments maudits de la politique sanguinaire des hommes ! Comment la loi des hommes peut-elle inculquer bienveillance et amour, tant que subsisteront ces gibets comme symbole primordial ! Encore un effort, mes amis ! et le monde sera racheté de sa plus grande erreur !

Une centaine de mains qui néanmoins détestaient les toucher, prêtèrent timidement leur concours, et poussèrent l’inquiétant fardeau loin, très loin au centre de la fournaise en furie. On eut alors une vision funeste et abhorrée, d’abord sombre, puis des charbons ardents, et pour finir des cendres.

— Bien fait ! m’exclamais-je.

— Oui, bien fait, répliqua — mais sans l’enthousiasme auquel je m’attendais — l’observateur pensif qui se tenait à mes côtés. Bien fait si le monde possède encore assez de mesure. La mort est une idée dont on ne peut se débarrasser facilement, entre l’innocence originelle, la pureté et la perfection que, par chance, nous sommes destinés à atteindre après avoir fait le tour du cercle. Mais, en tous cas, il est bon que l’expérience ne puisse plus être tentée.

— Trop froid ! — trop timide ! s’écria impatiemment le jeune et ardent leader dans son triomphe. Laissez le cœur parler, autant que l’esprit. Et comme pour la maturité — idem pour le progrès — laissez faire au genre humain la plus grande, la plus noble et la plus aimable chose qu’à une époque donnée, il puisse atteindre. Et cela à coup sûr, ne pourra tromper ni être faux !

J’ignore si c’était l’exaltation du tableau, où si les braves gens autour du feu se sentaient de plus en plus éclairés, mais ils prenaient maintenant des décisions. Par exemple, certains jetèrent au feu leur licence de mariage, et se portèrent candidats pour une union plus forte, plus pure et plus complète que celle qu’ils avaient eu depuis l’aube du temps, sous la forme du lien conjugal. D’autres se précipitèrent vers les sous-sols des banques et vers les coffres des riches — tous furent ouverts. On en tira des balles de papier monnaie pour entretenir le brasier, et des tonnes de pièces qui fondirent avec la même intensité. Désormais, disaient-ils, la compassion universelle, à inventer et à détailler serait la monnaie en or du monde. Devant cela, les banquiers et les spéculateurs pâlirent ; et un pickpocket, qui s’était fait un riche butin parmi la foule, s’évanouit mortellement.Quelques hommes d’affaires brûlèrent leur main courante et leur grands livres, les notes et les obligations de leurs créditeurs, et toutes les autres preuves des dettes qu’on leur devait, tandis qu’un nombre peut-être plus important satisfaisait son zèle pour la réforme en sacrifiant le souvenir peu confortable de son propre endettement. Il y eut alors un cri, lorsqu’arriva le moment où les titres des propriétés foncières devaient être abandonnés aux flammes, et toutes les terres, injustement détournées et la plupart du temps inégalement réparties, revenir au peuple. D’autres demandèrent que toutes les constitutions écrites, les formes établies de gouvernement, les actes législatifs, les livres statutaires, et tout ce que l’invention humaine avait estampillé de ses lois arbitraires, soient immédiatement détruits, pour laisser ce monde finissant aussi libre que le premier homme de la Création.

J’ignore si une dernière action a suivi ces dernières propositions, parce qu’à ce moment-là, quelques sujets émergeaient auxquels je m’intéressais davantage.

— Voyez! Voyez ! Quel amoncellement de livres et de pamphlets ! cria un type qui ne semblait pas être un passionné de littérature. Nous allons avoir un feu éclatant !

— Exactement, dit un philosophe contemporain; nous allons être délivrés du poids de la pensée des morts, qui a jusqu’à présent si durement fait pression sur les esprits des vivants qu’ils ont été incapables de s’en servir . Bien fait, mes garçons ! Au feu avec eux ! Maintenant, vous allez éclairer le monde !

— Mais que va devenir le Commerce ? cria un libraire frénétique.

— Oh, mais oui, qu’ils accompagnent leur camelote, observa froidement un écrivain. Ça fera un noble tas funèbre !

Il est vrai que le genre humain avait atteint un stade de progrès tel que les hommes les plus avisés et les plus spirituels des époques antérieures n’en avaient jamais rêvé, que cela aurait été une évidente absurdité de laisser la Terre encombrée plus longtemps par leurs pauvres exploits littéraires. Une enquête minutieuse fut donc diligentée qui ratissa les étals des libraires, les stands des colporteurs, les bibliothèques publiques et privées, et même les petites étagères de livres près des cheminées. On avait donc apporté toute une masse de papiers imprimés, reliés ou en feuillets, pour étoffer le tas de notre illustre feu. Des livres lourds et épais, qui contenaient les travaux des lexicographes, des chroniqueurs, et des encyclopédistes, y furent jetés qui, en s’enfouissant dans les braises avec le bruit du plomb, furent rapidement réduits en cendres, comme du bois pourri. Les petits ouvrages français, richement dorés, du siècle dernier, dont les centaines de volumes de Voltaire, tombèrent dans une brillante gerbe d’étincelles et de petits jets de flammes, tandis que la littérature courante de la même nation brûlait rouge et bleue, et jetait une lumière infernale sur les visages des spectateurs, les réduisant à l’aspect de monstres bigarrés. Une collection de récits allemands émit un parfum de soufre. Les auteurs standards anglais fournirent un excellent combustible, qui brûla avec le bruit des bûches de chêne. Les travaux de Milton, en particulier, provoquèrent un puissant feu, qui prit peu à peu l’aspect du charbon rougeoyant, et promit de tenir plus longtemps que presque tous les autres combustibles du tas. Des œuvres de Shakespeare jaillirent des flammes d’une telle splendeur, qu’un homme se voila les yeux face à la gloire d’un tel soleil à son apogée. L’éblouissant éclat ne cessa de jaillir de l’imposant amoncellement que lorsque brûlèrent les travaux que les chercheurs avaient effectués sur son œuvre. Je crois qu’à cette heure, tout cela brûle encore d’une flamme ardente.

— Seul un poète peut ainsi participer à cette joyeuse flambée, notais-je, il pourrait à minuit brûler son huile à bon escient.

— C’est ce que les poètes modernes ont tendance à faire — ou du moins, à essayer de faire, répondit un critique. Le principal bénéfice qu’on peut retirer de cette littérature du passé est, sans aucun doute, que les écrivains seront obligés de prendre pour lampe la lumière des étoiles.

— S’ils peuvent viser si haut, dis-je. Mais cette tâche requiert un géant, qui puisse ensuite répartir la lumière parmi les hommes à l’étage inférieur. Ce n’est pas tout le monde qui peut comme Prométhée, voler le feu du Ciel. Mais lorsque l’acte aura été commis, des centaines de cœurs en seront embrasés.

Cela m’amusait d’observer combien était peu précis le rapport entre la masse palpable d’un écrivain, et la faculté d’une combustion brillante et continue. Par exemple, pas un volume in-quarto du siècle dernier — ni du nôtre — n’aurait pu rivaliser avec le petit livre doré pour enfant, des Contes de ma Mère l’Oie. La Vie & la Mort de Tom Pouce survécut à la biographie de Marlborough. Un poème épique — une douzaine de livres — fut converti en cendres blanchâtres, avant qu’un simple feuillet d’une vieille ballade fut à moitié consumé. Plus d’une fois, quand des volumes de vers encensés s’avérèrent incapables d’engendrer plus qu’une fumée étouffée, une ode méconnue de quelque barde inconnu — par chance, dans un coin de journal — s’éleva jusqu’aux étoiles une flamme d’un éclat remarquable. En parlant des particularités des flammes, il me revient que la poésie de Shelley émit une lumière plus pure que toutes les autres productions d’aujourd’hui, contrastant ainsi de manière éclatante avec l’agitation et les criailleries, et les torrents de sombre vapeur qui s’échappèrent en tourbillonnant des volumes de Lord Byron. En ce qui concerne Tom Moore, certains de ses chants répandirent une odeur de pastille en train de brûler.

J’éprouvai un intérêt particulier à regarder brûler les auteurs américains, et, à noter scrupuleusement, à ma montre, le nombre exact de moments où ils passèrent de livres pauvrement imprimés à cendres impossibles à distinguer. Ce serait toutefois pénible, voire même dangereux, de trahir ces horribles secrets. Je me contenterai donc de noter que ce n’était pas à coup sûr l’écrivain le plus en vogue qui fournissait un feu des plus splendide. Je me rappelle en particulier des flammes d’une excellente qualité qui sortirent d’un mince volume de poèmes d’Ellery Channings, encore qu’à vrai dire, certains chapitres sifflaient et chuintaient de façon très désagréable. Un curieux phénomène se produisit, concernant plusieurs écrivains, autochtones autant qu’étrangers. Leurs livres, émanations de pensées hautement respectables, au lieu de se consumer, ou même de partir en fumée, sans flammes, fondirent complètement, de façon soudaine, comme des pains de glace.

Si ce n’est pas un manque de modestie que de mentionner ces propres travaux, je dois là confesser que je les cherchai avec un intérêt paternel, mais en vain. Très certainement furent-ils changés en vapeur à la première chaleur. Je ne peux au mieux que souhaiter que, dans leur paisible voie, ils aient éclairé la splendeur du soir de la faible lueur d’une étincelle.

— Hélas ! Malheur à moi ! se lamentait un austère gentilhomme . Le monde est complètement ruiné, et il n’y a pour longtemps rien à faire ! Toute mon existence m’est arrachée. Pas un livre pour l’affection ou l’argent !

— C’est un mordu, nota l’observateur pondéré à côté de moi. Un de ces hommes qui sont nés pour ruminer de sombres pensées. Ses habits, vous voyez, sont recouverts de la poussière des bibliothèques. Il n’a pas de richesses intérieures. Et, le plus sérieusement du monde, maintenant que le stock est détruit, je ne vois vraiment pas ce que va devenir ce pauvre type. N’avez-vous pas un mot de réconfort pour lui ?

— Cher monsieur, dis-je au ‘mordu’ désespéré, la Nature ne vaut-elle pas mieux qu’un livre ? Le cœur humain n’est-il pas meilleur que n’importe quel système de philosophie ? Et l’existence n’apporte-t-elle pas plus d’enseignements que les maximes des observateurs par le passé ? Prenez courage ! Le grand livre du Temps est encore largement ouvert devant nous, et si nous le lisons correctement, ce sera un livre d’une éternelle Vérité.

— Oh, mes livres, mes livres, mes précieux livres imprimés ! réitéra le fanatique attristé. Un livre relié était toute ma vie. Et ils ne me laisseront même pas l’ombre d’un bouquin !

De fait, le dernier vestige de toute la littérature rejoignait maintenant le tas, sous la forme d’un nuage de brochures de presse du Nouveau Monde. Elles se consumèrent en un clin d’œil, laissant la Terre, pour la première fois depuis Cadmus, libre du fléau des lettres — enviable champ pour les auteurs de la nouvelle génération !

— Bien ! Et maintenant, que reste-t-il à faire ? demandais-je, un peu inquiet. A moins de mettre le feu à la Terre elle-même, et de sauter avec audace dans l’espace infini, je ne vois pas quelle autre réforme nous pouvons entamer.

— Vous vous trompez lourdement, mon bon ami, me dit l’observateur. Croyez-moi, le feu ne pourra continuer sans un supplément de combustible. Cela en effraiera beaucoup qui nous ont prêté une main secourable.

Néanmoins, l’effort se relâcha pendant un temps durant lequel les responsables du mouvement examinaient peut-être ce qui pourrait désormais être fait. Dans l’intervalle, un philosophe lança sa théorie dans les flammes, sacrifice qui, pour ceux qui savaient combien il la chérissait, fut reconnu comme le plus remarquable jamais accompli. La combustion n’eut pourtant rien de notable. Certains, infatigables, dédaignant ce moment de tranquillité, s’employaient à ramasser toutes les feuilles et toutres les branches à terre de la forêt, et ramenèrent ainsi le feu à un niveau plus haut que jamais. Mais c’était pure distraction.

— Voilà le combustible neuf dont j’ai parlé, dit mon compagnon.

A mon étonnement, ceux qui s’avançaient maintenant vers l’espace libre autour du feu, portaient des surplis et autres vêtements de prêtrise, des mitres, crosses, avec un désordre d’emblèmes papaux et protestants, dans le but apparent de consommer ce grand Acte de Foi. Des croix, issus des flèches des vieilles cathédrales, étaient maintenant jetées au feu, avec un léger remords comme si la vénération des siècles, planant au-dessus des hautes tours, ne les avait pas considéré comme le plus saint des symboles. Les fonts baptismaux, sur lesquels les enfants recevaient le sacrement de Dieu, les objets de culte contenant l’eau bénite, furent voués à la même destruction. Peut-être mon cœur fut-il le plus ému lorsque je vis, parmi ces saintes reliques, des fragments d’humbles tables de communion et de chaires décorées, que je reconnus comme ayant été arrachées aux lieux de cultes de la Nouvelle Angleterre. Ces édifices simples auraient pu conserver tous les ornements sacrés que les Puritains fondateurs leur avaient attribués même si la puissante structure qu’était St-Pierre avait envoyé ses trésors au brasier du terrible sacrifice. Je sentis néanmoins que ce n’était là que les aspects superficiels de la religion, et que cela pouvait être abandonné par ceux qui connaissaient le mieux leur signification profonde.

— Tout va bien, dis-je avec entrain. Les sentiers seront les ailes de notre cathédrale, le firmament sera notre plafond ! Faut-il un toit terrestre entre Dieu et ses adorateurs ? Notre foi peut très bien s’accommoder de la perte de toutes ces tentures que les plus saints hommes ont jetées là ; elle n’en sera que plus sublime dans sa simplicité.

— Exact, dit mon compagnon. Mais s’arrêteront-ils là ?

Le doute qu’impliquait la question était bien fondé. Au cours de la destruction générale des livres, déjà décrite, un livre sacré — en dehors de littérature des hommes et qui, pourtant, en un sens, les régissait tous — avait été ménagé. Mais le Titan de l’innovation — ange ou démon, double par nature, et capable d’actes engendrés par les deux personnalités — après avoir d’abord renversé les apparences vieillotes et sanieuses des choses, avaient maintenant mis la main sur les piliers essentiels, qui supportaient tout l’édifice de notre moralité et de notre spiritualité. Les Terriens avaient été trop éclairés pour définir leur foi par les mots, ou pour limiter le spirituel par une analogie au matériel. Les vérités, qui faisaient trembler les Cieux, n’étaient plus qu’une fable de l’aube du monde. Que restait-il donc à jeter sur les charbons ardents de l’effroyable tas, comme sacrifice ultime de l’erreur humaine, en dehors du Livre, qui, bien que révélation céleste des époques révolues, n’était que l’expression d’une strate plus vulgaire, celle des humains ? Ce fut fait. Sur l’amas flambant de mensonges et de vérités éculées — choses dont la Terre n’avait jamais eue besoin, ou avait cessé d’avoir besoin, ou alors avec lesquelles elle avait vécu, de façon infantile et avec dégoût — la volumineuse Bible paroissiale fut jetée, le grand et ancien volume, qui s’était tenu si longtemps sur le coussin de la chaire, et dont la voix grave du pasteur avait lues les saintes paroles tant de jours de Sabbat. La bible familiale la rejoignit que les patriarches inhumés depuis longtemps avaient lues à leurs enfants — lors des grandes afflictions, au coin du feu ou les soirs d’été sous les arbres — puis leur avaient légué, héritage des générations. Puis fut jetée au feu la petite bible personnelle, le petit livre qui avait été l’ami et l’âme d’Enfants de Poussière cruellement éprouvés, d’où ils tirèrent leur courage, que leur issue soit la vie ou la mort, affrontant les deux avec constance, avec une forte assurance de l’immortalité.

Tout cela était abandonné au feu redoutable et violent, et un vent puissant vint hurler sur la plaine, avec un mugissement de désolation, comme s’il s’agissait des lamentations irritées de la Terre perdant l’éclat solaire des Cieux ; la gigantesque pyramide de flammes en fut secouée et les cendres des abominations à demi consumées se dispersèrent sur les badauds.

— C’est terrible, dis-je, en pâlissant, et j’observai les mêmes changement sur les autres visages.

— Soyez néanmoins courageux, répondit celui auquel j’avais si souvent parlé. Il continuait à regarder fixement et avec fermeté le spectacle, avec un calme singulier, comme s’il n’était pas concerné. Soyez courageux, mais ne vous réjouissez pas trop. Car s’il y a dans ce feu le Bien et le Mal, il y a une autre chose à laquelle le monde voudrait croire.

— Qu’est-ce que c’est ? m’exclamais-je impatient. Tout n’a-t-il pas été brûlé ? Chaque once humaine ou divine de notre condition de mortel n’a-t-elle pas été engloutie ou rasée, pour que quelque chose soit encore à jeter ? Y aura-t-il quelque chose, là encore, demain matin, de mieux ou de plus affreux qu’un tas de braises et de cendres ?

— Assurément, dit mon austère ami. Venez là demain matin — ou lorsque le brasier sera presque consumé — et vous trouverez parmi les cendres chacune des choses de valeur que vous avez vues jeter aux flammes. Croyez-moi, le monde de demain s’enrichira à nouveau des ors et des diamants jetés au feu par le monde d’aujourd’hui. Pas une vérité ne sera détruite — ni brûlée au plus profond des cendres, mais elle en sera attisée.

C’était là une étrange affirmation. J’étais pourtant tenté d’y croire, en voyant vautré parmi les flammes un exemplaire des Saintes Ecritures, dont les pages, au lieu de noircir tel un feu d’amadou, prenaient une blancheur aveuglante, comme si les empreintes de l’imperfection humaine avait été purifiées. Certains commentaires marginaux, c’est vrai, cédaient à l’intensité des flammes, mais sans porter préjudice à la plus petite syllabe sortie de la plume de l’inspiration;

— Oui, voilà la preuve de ce que vous dites, répondis-je en me tournant vers le spectateur. Mais si seul ce qui est diabolique peut se ressentir de l’action du feu, alors, la flambée aura été d’une inestimable utilité. Si je comprends bien, vous doutez du bénéfice que le monde peut en tirer.

— Ecoutons ce qu’ils disent, dit-il en m’indiquant un groupe de gens face au feu. Peut-être vous apprendront-ils, sans le vouloir, quelque chose qui vous sera utile.

Ils me montraient ceux, aux faces brutales et frustres, qui avaient pris la défense des gibets — dont le bourreau — : le Voleur en Chef et le Dernier Meurtrier ; tous trois s’étaient joints au Dernier Picoleur, qui. leur faisait passer une bouteille de brandy, qui avait échappé à la destruction générale des vins et des alcools. Le groupe semblait être au plus bas niveau de découragement, car ses membres estimaient que le monde purifié serait extrêmenent différent de l’environnement qu’ils avaient jusque-là connu, et que donc des gentlemen de leur acabit y demeureraient bizarres et désolés.

— Le meilleur conseil que je puisse vous donner, dit le bourreau, est que, dès que nous aurons lappé la dernière goutte, je vous aide, tous trois, à une confortable fin, sur l’arbre le plus proche, et que je me pende moi-même à la même branche. Ce n’est pas un monde pour nous.

— Poh, poh, mes bons messieurs, dit un personnage au teint mat, qui avait rejoint la bande — il avait le teint affreusement sombre, et ses yeux lançaient des éclats plus rouges que ceux du brasier — Ne vous découragez pas, mes chers amis. Il y a une chose que les petits malins ont oublié de de jeter au feu, et qui fait que tout le reste ne sert à rien — oui ; même s’ils avaient réduit la Terre elle-même en cendres.

— Et qu’est-ce que c’est ? demanda, impatient, le dernier Meurtrier.

— Mais le cœur humain ! dit l’étranger au visage sombre, avec un large sourire. Et à moins qu’ils aient quelque moyen de purifier cette caverne impure, ils recréeront les mêmes formes de mensonge et de malheur — les mêmes standards éculés, ou pire — que ceux dont ils se sont emparés pour les réduire en cendres. Je suis resté là toute la nuit, et j’ai souri dans ma barbe devant tout ça. Je vous en donne ma parole, ce sera encore le vieux monde !

Cette brève conversation me fournit matière à penser. Combien est triste la vérité — si vérité il y a : l’effort de l’Homme, du fond des âges, vers la perfection n’est servi qu’à lui attirer la raillerie du Mal originel, à la fatale circonstance d’une erreur à l’origine du problème ! Le Cœur — le Cœur — c’était là un champ illimité, à l’intérieur duquel était la faute originelle, dont le crime et le malheur du monde étaient de purs exemples. Purifiez-le, et toutes les formes du mal qui rôdent à l’entour et qui semblent presque constituer notre quotidien, deviendront des fantômes pour finalement disparaître. Mais si nous nous en tenons à l’esprit, et basons nos efforts sur ce seul faible outil pour discerner et corriger ce qui nous paraît faux, tous nos actes n’auront été que rêve ; aussi creux et de peu d’importance que ce feu, que j’ai si fidèlement décrit, que nous avions nommé ‘réel événement’, aux flammes qui brûlaient les doigts — ou seulement rayonnement phosphorique et parabole de mon propre cerveau !

WAKEFIELD, par Nathaniel Hawthorne.

Je me souviens de cette histoire, qu’on dit véridique, lue dans un vieux magazine, ou journal, d’un homme — appelons-le Wakefield — qui s’était absenté très longtemps, laissant sa maison et sa femme. Un tel fait effectué par distraction est assez inhabituel, et — en l’absence de circonstances spécifiques — doit être qualifié d’aberration ou de non sens. Il est un fait établi qu’il s’agit peut-être là d’un exemple des plus étranges de la défaillance maritale, encore que ce soit loin d’être un cas des plus graves. De plus, c’est un des phénomènes les plus remarquables qu’on puisse trouver dans la litanie des bizarreries humaines. Le couple marié vivait à Londres. L’homme, prétextant un voyage, prit un logement dans une rue proche de celle où il résidait, et y résida plus de vingt ans, insoupçonné de sa femme ou de ses amis. Durant toute cette période, il voyait son ancien home chaque jour, et souvent la triste Mrs Wakefield. Puis, après une si grande brèche dans sa félicité matrimoniale — lorsqu’on le crut mort, que jusqu’à son nom fut effacé des mémoires, et que son épouse s’était depuis très longtemps résignée à un automnal veuvage — il poussa la porte, un soir, tranquillement, comme si l’absence n’avait duré que le temps d’une journée, et devint jusqu’à sa mort un époux attentionné.

C’est tout ce dont je me souviens. Mais l’incident, bien que des plus originaux, sans précédent, et qui ne s’est sans doute jamais reproduit, est de ceux, je pense, qui appelle la compassion de l’espèce humaine. Nous savons tous, en notre for intérieur, qu’aucun de nous n’aurait jamais perpétré une telle folie, et pourtant il nous semble que cela aurait pu se produire. Lors de mes méditations, enfin, il m’est souvent revenu, toujours avec étonnement, que cette histoire devait être vraie, de même que la conception que je me faisais de la personnalité du héros. Chaque fois qu’un tel sujet agit par force sur l’esprit, on passe beaucoup de temps à y penser. Si le lecteur veut se faire sa propre idée, laissons-le à sa méditation. Mais s’il préfère errer avec moi à travers les vingt années du caprice de Wakefield, je lui souhaite la bienvenue. Je crois qu’il y trouvera de quoi alimenter son esprit et sa morale. S’il échoue, il aura agi de manière structurée, et concluera par une phrase finale. Penser est toujours efficace, et chaque incident frappe l’esprit.

Quel homme était Wakefield ? Nous sommes libres de nous faire notre propre idée, et de l’appeler d’un nom. Il était alors au méridien de sa vie ; ses sentiments matrimoniaux, jamais violents, évoluaient dans le calme ; il était le plus constant de tous les maris, du fait qu’une certaine paresse gardait son cœur en repos, partout et en tous lieux. C’était un intellectuel, mais pas très actif ; son esprit musardait en longues et paresseuses rêveries, sans but, ou tout au moins sans force pour aboutir. Ses pensées avaient rarement assez d’énergie pour saisir des groupes de mots. L’imagination, au propre sens du terme, ne faisait pas partie des dons qu’avait reçu Wakefield. Avec un cœur froid, mais ni dépravé, ni vagabond, et un esprit jamais enfiévré de pensées violentes, ou compliquées, qui aurait pu croire que notre ami s’accorderait de lui-même une place des plus importantes parmi les hommes d’action aux agissements excentriques. Si on avait demandé à ses connaissances quel était l’homme de Londres le plus certain de ne rien faire aujourd’hui dont elles se seraient rappelées le lendemain, elles auraient pensé à Wakefield. Seule l’épouse aurait pu hésiter. Sans avoir analysé sa personnalité, elle était en partie consciente d’un égoïsme tranquille, qui avait rouillé dans son cerveau inactif — une sorte de vanité, le trait le moins facile chez lui — d’une disposition à la ruse, qui aurait rarement produit plus d’effets positifs comme de conserver de petits secrets, en révélant à peine plus — et enfin, de ce qu’elle appelait une petite bizarrerie, parfois, chez le brave homme. Ce dernier trait est indéfinissable et n’existe peut-être pas.

Imaginons maintenant Wakefield disant adieu à sa femme. C’est un soir d’octobre. Il est vêtu d’un pardessus terne, d’un chapeau recouvert de toile cirée, de bottes hautes ; il tient d’une main un parapluie et tient de l’autre une petite valise. Il a informé Mrs Wakefield qu’il devait prendre la diligence de nuit. Elle demanderait volontiers la durée du voyage, son but, et le moment du retour. Mais, complaisante d’un innocent amour devant le mystère, elle l’interroge seulement du regard. Il lui dit de ne pas l’attendre au retour de la diligence, de ne pas s’alarmer s’il reste trois ou quatre jours, mais, dans tous les cas, de compter sur lui pour le dîner du vendredi. Wakefield, il faut le dire, ne doute nullement de celle qui lui fait face. Il lui tend la main. Elle lui donne les siennes, ainsi que le baiser du départ, dans la droite ligne de ce qui constitue dix années de mariage. Ainsi part Mr Wakefield, à la moitié de sa vie, presque résolu à rendre perplexe sa brave épouse par une absence d’une semaine. Après qu’il ait fermé la porte derrière lui, elle la rouvre légèrement, et voit le visage de son mari, qui lui sourit avant de s’éloigner. Sur le coup, elle oublie ce détail, sans y penser. Mais, longtemps après, après bien plus d’années veuve qu’épouse, ce sourire revient, et tous les détails du visage de Wakefield tourbillonnent autour d’elle. Dans nombre de ses songes, elle retrouve ce sourire unique avec une foule de visions bizarres, qui virent à l’étrange et à l’horrible ; elle l’imagine par exemple dans un cercueil, le visage glacé et les traits pâles, ou si elle rêve qu’il est au Ciel, son esprit sain arbore un sourire tranquille et rusé; Pourtant, quand les autres, pour son bien, ont donné son mari pour mort, elle a douté de son état de veuve.

Mais notre affaire, c’est le mari. Nous devons nous hâter derrière lui, dans la rue, et nous fondre dans la foule de la vie londonienne. Il serait vain de l’y chercher. Emboîtons-lui donc le pas, jusqu’à ce qu’après plusieurs tours et détours superflus, nous le trouvions confortablement installé au coin de l’âtre, près de la cheminée d’un petit appartement, aménagé à sa convenance. Il est dans une rue proche de l’autre, et au terme de son voyage. Il peut tout juste croire en sa bonne fortune, en se rappelant qu’à un certain moment, il avait été retardé par la foule, dans la lueur vacillante d’une lanterne ; puis il y eut des bruits de pas qui semblaient le suivre,, autres que ceux des nombreux clochards environnants. Plus tard, il entendit une voix au loin, et il s’imagina qu’on l’appelait. Une douzaine de curieux étaient sans aucun doute à sa recherche, qui avaient tout raconté à sa femme. Pauvre Wakefield ! Le fait que tu sois peu connu fait étnceler ton insignifiance parmi le monde ! Aucun œil ne t’a suivi en dehors du mien. Va tranquillement au lit, fou que tu es, et si, demain, tu veux être raisonnable, reviens vers la bonne Mrs Wakefield et dis-lui la vérité. Ne t’éloigne plus, ne serait-ce qu’une semaine, du chaste giron. T’aurait-elle crû, un moment, mort, ou égaré, voire durablement séparée d’elle, tu serais terriblement conscient d’un changement inéluctable dans le comportement de ton épouse. Creuser un abîme dans les affections humaines est dangereux, non parce qu’elles en demeurent désorientées longtemps et grandement — mais parce qu’elles s’éteignent si rapidement !

Se repentant presque de ses frasques, quelque nom qu’on leur donne, Wakefield se coucha de bonne heure, et dans son premier sommeil, tendit le bras vers le vide et la solitude inhabituelle de son lit; " Non, pensa-t-il en ramenant les couvertures sur lui, je ne dormirai pas seul une nuit de plus ".

Le matin, il se leva plus tôt que d’habitude, et réfléchit à ce qu’il devait faire. Ses pensées étaient tellement vagabondes et décousues : il avait pris un tournant singulier, conscient du but, mais sans pouvoir assez définir sa propre réflexion. Le flou du projet et l’effort brutal accompli pour l’exécuter, trahissaient de même la faiblesse d’esprit de l’homme. Wakefield passa cependant ses idées au crible, aussi minutieusement qu’il le put, et se découvrit curieux de voir comment allait les affaires de sa maison — comment son épouse exemplaire supportait-elle son veuvage d’une semaine, et de quelle manière le petit cénacle des créatures et des faits, dont il était le centre, serait affecté par son éloignement. Le fond de l’affaire recélait là une vanité morbide. Mais comment arriver à ces fins ? Certainement pas en restant enfermé dans son loft confortable, où, encore qu’il s’endormait et s’éveillait dans une rue proche de chez lui, il était un étranger, comme si la diligence l’avait trimballé toute la nuit. Pourtant, il se doit de réapparaître, le projet lui tient à cœur. Son pauvre cerveau tiraillé par ce dilemme, il s’est aventuré à sortir, résolu à traverser en haut de la rue, et a jeté des coups d’œil furtifs vers le domicile abandonné. L’habitude — car c’est un homme d’habitudes — le prend par la main et le pousse, totalement inconscient, vers sa propre porte. A ce moment critique, il s’éveille, au bruit de son pas sur les marches. Wakefield, où vas-tu ?

A ce moment, son destin est scellé. En rêvant au sort que son pas hésitant a consacré, il part précipitemment, le souffle court, dans un état d’agitation jusqu’alors inconnu, et, au coin de la rue, ose à peine tourner la tête. Est-il possible que personne ne se soucie de lui ? Toute la maisonnée — l’honorable Mrs Wakefield, la vive servante, et le sale petit coursier — ne crie-t-elle pas haro, par les rues de Londres, à la poursuite de leur seigneur et maître en cavale ? Merveilleuse échappée ! Il a le courage de s’arrêter et de regarder vers sa demeure, mais il s’interroge sur le sens des modifications du nid familial, qui nous affecte tous, quand, après une séparation de quelques mois ou années, nous revoyons à nouveau quelque colline ou lac, ou ouvrage d’art, dont nous nous sentions proches. Habituellement, cette impression impossible à décrire est causée par la comparaison que nous faisons et le contraste entre nos souvenirs imparfaits et la réalité. Chez Wakefield, la magie d’une simple nuit avait façonné une transformation similaire parce que, durant ce bref laps de temps s’était effectué un grand changement moral. Mais c’est un secret enfoui en lui ! Avant de partir, il entraperçoit sa femme, la tête à la fenêtre, le visage tourné vers le haut de la rue. L’astucieux nigaud prend ses jambes à son cou, effrayé à l’idée que parmi une centaines d’atomes mortels, son œil doit l’avoir remarqué. Son cœur est tout réjoui, encore que son esprit soit quelque peu étourdi, lorsqu’il se retrouve devant le feu de charbon de son loft.

Voilà pour le début de cette lubie. Après la conception initiale, et l’affairement du tempérament paresseux de l’homme pour la mise en pratique, tout se déroule à un rythme naturel. Nous pouvons l’imaginer — résultat d’une grande réflexion — achetant une nouvelle perruque, aux cheveux roux, et choisissant divers vêtements, d’une coupe différente de son habituel costume marron, issu d’un sac de vieux vêtements ayant appartenu à des Juifs. C’est fait. Wakefield est un autre homme. Cette nouvelle donne établie, un mouvement de retour vers l’ancien système serait presque aussi difficile à réaliser que l’étape qui l’a amenée à cette situation sans précédent. De plus, une bouderie, parfois liée à de la colère, le fait s’entêter, causée à présent par la sensation incommode qu’il croit ressentie par Mrs Wakefield. Il ne reviendra pas jusqu’à ce qu’elle soit en partie effrayée par la mort. Il est donc passé deux ou trois fois, sous ses yeux, avec un pas de plus en plus précipité, un visage plus pâle, et l’anxiété grandissante au front. Et, durant la troisième semaine de sa disparition, il détecte un présage du diable entrant dans la maison, sous l’apparence d’un apothicaire. Le jour qui suit, on assourdit le marteau de la porte. A la tombée de la nuit arrive la carriole d’un docteur, qui dépose son fardeau grave et fortement perruqué à la porte de Wakefield pour, après une visite d’un quart d’heure, en ressortir peut-être en héraut d’un enterrrement. La chère femme ! Est-elle morte ? Pendant ce temps, les sentiments de Wakefield s’exacerbent, mais errent encore loin du chevet de sa femme, implorant sa conscience : elle ne doit pas être dérangée en un tel moment. Si quelque chose le retient, il ignore ce que c’est. En quelques semaines, elle s’est peu à peu remise ; la crise est passée. Son cœur est triste, peut-être, mais quiet. Et, quel que soit le moment de son retour, il ne battra plus la chamade pour lui. Ces idées virevoltent dans l’esprit de Wakefield, et lui font prendre conscience qu’un gouffre infranchissable sépare son appartement caché de sa demeure première. " In l’est qu’à deux pas " dit-il quelquefois. Fou que tu es ! C’est un autre monde. Jusqu’alors, il avait reporté son retour d’un jour à l’autre. Désormais, il ne se prononcera pas. Pas demain — vraisemblablement la semaine prochaine. Pauvre homme ! La mort n’a quasiment aucune chance de revisiter leur home terrestrre, comme Wakefield, ce semi banni.

J’aurai pu écrire un livre entier, au lieu de ce texte d’une douzaine de pages ! J’aurai alors pu montrer comment l’influence, hors de notre contrôle, tient dans sa main chacun de nos actes, et imprime ses conséquences dans le fer de l’obligation. Wakefield est bel et bien ficelé; Nous devons le laissser, pour dix ans ou plus, rôder autour de cette maison, sans qu’il en franchisse une fois le seuil, et être fidèle à sa femme, avec toute l’affection dont son cœur est capable, alors qu’il disparaît peu à peu de son champ. Il faut noter qu’il a depuis longtemps cessé de percevoir la singularité de son comportement.

Maintenant, action ! Londres. Au milieu de la foule, nous voyons un homme distingué, qui attire de façon caractérisée les regards de certains, et dont émane pourtant, globalement, pour ceux qui savent lire entre les lignes, un sort peu ordinaire. Il est maigre ; son front bas et étréci est profondément marqué par les rides ; il regarde parfois autour de lui, de ses petits yeux ternes, mais il semble le plus souvent en introspection. Il baisse la tête, mais se meut d’une indescriptible démarche en oblique, comme s’il voulait involontairement ne pas affronter le monde. Observez-le, assez longtemps pour voir ce que nous avons décrit, et vous conviendrez que les circonstances — qui produisent souvent des hommes remarquables à partir d’un banal travail manuel — en ont créé un dans le cas présent. Laissons-le glisser le long du trottoir et portons notre regard dans la direction opposée, où une femme corpulente, sur la pente descendante de son existence, s’apprête, un missel à la main, à entrer dans l’église. Elle a la mine placide du veuvage établi. Ses regrets s’en sont allés depuis longtemps, ou sont devenus si présents dans son cœur, qu’elle ne pourrait ressentir de joies. Au moment précis où l’homme efflanqué et la femme se croisent se produit une lègère obstruction, qui met les deux protagonistes face à face. Leurs mains se touchent ; la pression de la foule fait que la poitrine de la femme effleure l’épaule de l’homme. Ils sont là, face à face, se regardant dans les yeux.

Après dix ans de séparation, Wakefield rencontre sa femme !

Il y a des remous parmi la foule, qui les éloignent l’un de l’autre. La veuve, discrète, reprenant son allure, entre dans l’église, mais s’arrête au portail, et jette un coup d’œil hésitant dans la rue. Puis elle poursuit en ouvrant son missel, tout en marchant. Et l’homme ? Avec son visage rustre, que l’égoïste et affairé Londonien regarde fixement, il se hâte vers son home, verrouille la porte, et se jette sur le lit. Les sentiments en sommeil prennent le dessus ; de son esprit faible émerge une brève énergie. Toute la misérable bizarrerie de son existence lui est d’un coup révélée ; et il pleure frénétiquement : " Wakefield !Wakefield ! Tu es fou ! ".

Peut-être l’est-il. La singularité de la situation doit l’avoir façonné. Eu égard aux types de son espèce et au manège de l’existence, il ne peut pas dire qu’il est sain d’esprit. Il a créé son abstraction du monde, ou plutôt il est arrivé à s’abstraire lui-même — à s’évanouir — à laisser la place et les privilèges aux vivants, sans pour autant faire partie des morts. Il vit maintenant comme le ferait un ermite.Il erre dans l’agitation de la cité, comme autrefois ; mais la foule passe dédaigneusement, et ne lui adresse pas la parole. Il est, nous pouvons le dire, au sens figuré, tojours proche de sa femme et de son cœur et pourtant il ne ressent plus sa chaleur ni son affection. Ce fut le sort sans précédent de Wakefield de conserver cette forme originale des sympathies humaines, et de faire encore partie de l’humanité, alors qu’il avait perdu toute influence sur elle. Ce devait être une des plus curieuses spéculations que d’esquisser l’effet des situations, de séparation et d’unisson, sur son cœur et sur son esprit. Pourtant, changé comme il l’était, il n’en aurait eu que rarement conscience et se serait jugé le même qu’auparavant. Des éclairs de vérité seraient certes apparus, mais par instants ; et encore se serait-il gardé de dire : " Je m’en retournerai bientôt ! " sans penser qu’il avait dit la même chose durant vingt années;

Je conçois également que ces vingt années apparaîtraient, rétrospectivement, à peine plus longues que la semaine durant laquelle Wakefield a d’abord limité son absence. Il n’aurait pas accordé plus qu’un intermède à l’affaire par rapport à son épouse. Quand, peu après, il aurait jugé le moment venu de réintégrer son salon, sa femme aurait applaudi de joie, en voyant son mari déjà vieilli. Hélas, quelle erreur ! SI le Temps sonnait la fin de nos folies préférées, nous serions des hommes jeunes, jusqu’au Jugement Dernier.

Un soir, vingt ans après sa fuite, Wakefield effectue sa marche habituelle dans les environs de la résidence qu’il nomme encore sienne. C’est un venteux soir d’automne, avec de fréquentes averses, qui crépitent sur le pavé et s’en vont avant qu’on ait eu le temps d’ouvrir son parapluie. S’arrêtant près de la maison, Wakefield discerne, à travers la fenêtre du salon, au second étage, la lueur rougeoyante, et le faible éclat agité d’un feu confortable. Au plafond se dessine l’ombre grotesque de la brave Mrs Wakefield. Son bonnet, son nez et son menton, et sa forte taille forment une caricature admirable, qui, de plus, s’allonge ou se rapetisse en même temps que les flammes inégales du feu, de façon presque trop joyeuses pour la silhouette de cette veuve âgée. A ce moment, une averse survient, et arrose, l’effrontée, le visage et le torse de Wakefield. Elle le pénètre tout comme le froid de l’automne. Restera-t-il là, mouillé et grelottant, alors que tout près, il a un bon feu pour se réchauffer et que sa femme s’empresserait d’aller chercher son manteau gris et ses hautes bottes qu’elle a certainement conservées avec soin dans l’armoire de leur chambre ? Non, Wakefield n’est pas aussi stupide. Il monte les escaliers — péniblement ! — car vingt années lui ont raidi les jambes, et il chute — mais il ne le sait pas. Debout, Wakefield ! Veux-tu revenir dans cette maison que tu as abandonnée ? Alors va vers ta tombe ! La porte s’ouvre. Tandis qu’il la franchit, nous voyons furtivement son visage et reconnaissons le sourire rusé, du début de sa petite plaisanterie, et qu’il n’a jamais depuis eu l’occasion d’arborer devant les dépenses de sa femme. Que n’a-t-il pas, sans pitié, sonder le pauvre homme ! Un bon repos nocturne pour Wakefield !

Cette heureuse situation — en supposant qu’il en soit ainsi — aurait pu se produire de façon involontaire. Nous ne suivrons pas notre ami, passé le seuil de la porte. Il s’est gardé de quoi penser, de quoi conférer une part de sagesse à la morale, et de lui donner corps. Dans la confusion apparente de notre mystérieux monde, les gens collent si merveilleusement à un système, et les systèmes à d’autres, et à un tout, que s’il s’en écarte un instant, un l’homme s’expose au risque effrayant de perdre pour toujours sa place. Comme Wakefield, il peut devenir, comme on dit, le Proscrit de l’Univers.